Quand je cherche un mot pour désigner la musique, c’est toujours Venise qui me vient à l’esprit.

Ecce Homo, Friedrich Nietzsche

A l’âge d’or de la musique italienne, durant l’ère baroque, Venise brille de mille feux et l’on célèbre encore aujourd’hui le foisonnement artistique qui y régnait alors. Hasse, né en Allemagne, parti comme nombre de ses contemporains se former en Italie et rejoint en 1730 la ville de la Basilique Saint Marc où Gabrieli avait été organiste, Castello violoniste. Autre interprète qui nous livrera des partitions somptueuses, Barbara Strozzi s’inscrit dans l’Histoire comme la première femme compositrice professionnelle. Enfin, le nom de Venise est indissociable de celui de Vivaldi. Marianne Piketty et le Concert Idéal sortent des sentiers battus en proposant des œuvres plus rares voire inédites de l’auteur des Quatre saisons.

© Emmanuel VIVERGE

 

Les lieux sont indissociables de l’Histoire. Ils sont ses théâtres, ses représentations et, souvent, ses motifs. Venise, allégorie de la musique ? l’argumentation est aisée : l’école de Saint-Marc dès le premier tiers du xvie siècle, les piffari, l’opéra, le concerto soliste, l’émancipation du violon, du virtuose, de la symphonie, les traditions populaires, sacrées, théoriques, festives, dilettantes, hermétiques ou cérémoniales, les conservatoires des orphelines, les académies, etc.

Mais l’identité de cette Venise musicale reste difficile à saisir. D’ailleurs, ses plus célèbres représentants, tels Gabrieli, Monteverdi ou Vivaldi, rapidement oubliés après leur mort, n’ont finalement été redécouverts qu’au cours du xxe siècle, et par bien peu en vérité. Il suffit de penser que Stravinsky n’a jamais su que les musiques qui l’ont inspiré pour son Pulcinella n’était guère de Pergolèse mais du vénitien Domenico Gallo, ou évoquer « l’Adagio d’Albinoni » de Remo Giazotto (1910-1998) pour mettre en valeur combien le retour de l’autre rive du Styx ne s’est pas fait sans dégâts.

Marianne Piketty et le Concert Idéal, en s’appuyant sur de nombreux documents pratiques inédits, se lancent dans l’aventure d’un voyage au cœur de cette « école » vénitienne, ou tant de courants musicaux, parfois antagonistes, anachroniques, se sont côtoyés, et ont laissé germer, sans tension, le tout et son contraire. Entre les couleurs solennelles de Gabrieli, l’aigre doux de Castello, les affects de Strozzi, les fièvres virtuoses de Vivaldi, ou l’esprit de Hasse, le Concert Idéal lève le voile sur un domaine où la raison cède souvent le pas aux sens et à la force de l’imaginaire.

Olivier Fourés