© Jeanne Perotte

Découvrez le clip de  L’heure bleue

L’heure bleue est ce moment fugitif entre la fin de la nuit et le jour qui se lève, ce moment de silence, d’incertitude, de bascule, de promesse où la vie suspendue s’enferme ou se transforme, où mort et naissance se passent le relais.
Dans ce projet, il est question de relier l’œuvre lumineuse de Hildegarde de Bingen, écho subtil aux nombreuses citations qui construisent le concerto funèbre de Hartmann.

Karl Amadeus Hartmann, compositeur allemand farouchement opposé au nazisme, choisit dès 1933 l’exil intérieur refusant de prendre part à toute vie culturelle. Son souhait de demeurer en Allemagne est une forme de résistance qui vise à « témoigner » des horreurs qui allaient s’y produire. Il reste cependant convaincu que la liberté vaincra.
Il réussit à composer des œuvres qui sont des dénonciations et des appels à la résistance. C’est en 1939 qu’il écrit son concerto funèbre, en réaction à l’invasion de la Pologne et à l’annexion de la Tchécoslovaquie par Hitler, il le dédie à son fils âgé de quatre ans alors. Le concerto est ensuite créé en Suisse en 1940. C’est un véritable cri contre l’aveuglement humain mais aussi une œuvre qui se veut porteuse d’espoir et d’une profonde foi en l’avenir de l’humanité.

« Mon concerto Funèbre a été composé en automne 1939. Ce moment est déterminant dans la conception de l’œuvre. Les quatre mouvements Choral Adagio Allegro Choral s’enchaînent sans interruption. L’espoir exprimé dans les deux chorals, au début et à la fin de l’œuvre, répond au désespoir intellectuel de l’époque. Le premier Choral est principalement porté par la voix du soliste. L’orchestre, qui n’accompagne pas, reprend seulement la cadence. Le deuxième Choral, qui termine, a une progression lente avec une mélodie chantante. La plainte de l’Adagio, interrompue par le passage en forme de marche funèbre, émane de la mélodie et du timbre. L’Allegro aux croches martelées libère des forces rythmiques et dynamiques. J’ai voulu écrire ce que je pensais et ce que je ressentais, il en est sorti chant et forme. »

Karl Amadeus Hartmann

Le premier mouvement cite un Choral Hussite « Vous qui êtes les combattants de Dieu » déjà utilisé par Smetana dans Ma Vlast. Il s’agit sans conteste d’une dénonciation politique. Le violon solo vient murmurer un profond geste de solitude qui trouve peu d’écho dans l’orchestre.
L’Adagio se déroule dans une méditation, une narration, une introspection que vient entrecouper l’orchestre par une danse aux contours nostalgiques.

L’Allegro est une explosion de révolte, un appel à la résistance où viennent se mêler les nombreuses citations de compositeurs exilés : Bartók, Stravinsky, Chostakovitch.
C’est une accélération croissante et ininterrompue au cœur de l’abime. Le violon vient s’installer dans deux arrêts de musique, à peine audible, il nous délivre une phrase désespérée.

Après un long silence, l’orchestre entame le Choral final qui reprend un chant révolutionnaire russe, également utilisé par Chostakovitch dans sa 11e symphonie. Le violon y répond par des phrases ascensionnelles ouvrant sur une phrase au grand lyrisme avant de retomber dans le silence et conclure par ce dernier accord implacable.

A cette musique, qui peut paraitre sombre, nous avons voulu répondre par la musique céleste de Hildegarde de Bingen connue pour avoir été inspirée dès l’enfance par de nombreuses visions : « Simultanément je vois, j’entends, je sais et, presque d’un coup, j’apprends ce que je sais. ». A la fois abbesse, compositrice, médecin et écrivain, elle dirigea également une école d’enluminures travaillant à percer le mystère des plantes et du corps humain, des formes et des lumières.

Les trois Visions de Hildegarde de Bingen que nous avons choisies sont trois piliers fondateurs qui guident vers la lumière.

« La musique d’Hildegarde de Bingen jouée par un orchestre à cordes… On devine des couleurs et une approche « muette » qui donnent envie d’aller de l’avant, mais comment porter une monodie sur plusieurs pupitres sans la dénaturer d’emblée ? C’est pour ceci que j’ai choisi de ne rien « composer », partir d’une pédale, et surtout utiliser l’espace : faire circuler la mélodie, lui faire laisser des traces, des notes en suspens, et jouer avec ses échos qui créent peu à peu un effet harmonique. Avec ce système, la musique s’est écrite (presque) toute seule et c’est pour cela que j’ai finalement préféré appeler ces essais « projections » plutôt que « transcriptions », puisque, comme un prisme révèle ses couleurs, toutes les notes viennent de la ligne d’Hildegarde de Bingen. Le choix des trois monodies s’est fait en miroir du concerto funèbre de Hartmann : Magne Pater, l’origine, Rex Noster, écrit pour les Martyrs innocents, Vos Flores Rosarum, message d’espoir, décrivant les roses capables de pousser sur un champ ensanglanté. »

Olivier Fourés

Nous avons également souhaité interroger le 21e siècle. Aussi avons-nous passé commande à Philippe Hersant qui a écrit « Une vision d’Hildegarde » :

« Cette pièce a été écrite à la demande de Marianne Piketty et le Concert Idéal. Elle était destinée à s’insérer dans un concert où se côtoyaient les œuvres de deux musiciens visionnaires que huit siècles séparent : Hildegarde von Bingen et Karl Amadeus Hartmann.
À la vision céleste de la poétesse et musicienne s’opposent la vision funeste et les sombres prémonitions de Hartmann, qui écrivit son « Concerto funèbre » en 1939, peu après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les nazis.
Une vision d’Hildegarde est comme un trait d’union entre ces deux mondes – vision mystique et vision d’enfer.  L’œuvre est portée, de bout en bout par la mélodie d’un des plus beaux chants d’Hildegarde, O Vis Aeternitatis. Mais j’y ai glissé également une allusion à Hartmann à travers le choral hussite « Vous qui êtes les combattants de Dieu », qui est cité dans le premier mouvement de son concerto.
L’œuvre, d’un seul tenant, se présente comme vaste adagio pour violon solo et petit ensemble de cordes. Son parcours est presque continûment ascensionnel. La mélodie d’Hildegarde, confiée au violon solo, est répétée à plusieurs reprises, dans un registre chaque fois plus aigu, jusqu’à la dernière strophe où, entourée par les sons harmoniques de tout l’orchestre, elle atteint des hauteurs stratosphériques. »

Philippe Hersant

En écho aux références et citations du concerto, nous avons complété le programme par les deux pièces pour octuor à cordes de Chostakovitch qui furent dédiées à l’ami poète Volodia Kurtchavov, disparu prématurément. Chostakovitch n’a que 18 ans lorsqu’il compose ces 2 mouvements achevés d’une Suite prévue de cinq mouvements. Le prélude s’ouvre avec l’intensité dramatique d’une ouverture à la Française alternant récitatifs solistes et déclarations plus symphoniques. C’est dans le Scherzo dissonant et grinçant que se déchaine cette force viscérale qui frappe dans l’œuvre de Chostakovitch et ne laisse jamais l’auditeur indifférent.

Au-delà d’une succession d’œuvres qui pourraient exister par leurs seules éloquence, force et beauté, nous avons essayé de proposer une expérience sensorielle et intellectuelle qui rappelle que ce ne sont ni les lieux ni les époques qui déterminent nos passions.