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  • Fil d’Ariane : le 2nd disque du Concert Idéal !

    Afin de présenter ce second album, Marianne Piketty, directrice artistique du Concert Idéal, mêle sa voix à celles d’Olivier Fourés, conseiller artistique de l’ensemble, et du compositeur Alex Nante.

     

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    « Apprendre lance l’errance »

    Michel Serres

    Le personnage

     

    Locatelli fixait longuement d’un « regard intensément théâtral » les spectateurs avant de commencer à jouer. Il s’habillait « somptueusement avec des anneaux brillants » et, « comme un diable », faisait courir son « archet sur la corde […] comme un lièvre sur son violon », avec un son « rude » qui brutalisait « les oreilles délicates », mais finissait avec une « agilité extraordinaire » à rompre son auditoire au pouvoir expressif de ses « wild flights » (« envolées sauvages »). 

    C’est ainsi l’un des plus dignes représentants de ces violonistes-compositeurs italiens baroques qui jouaient, les yeux exorbités, l’écume aux lèvres, la perruque folle, une contorsion nerveuse au visage et le pied sonore, timbres et acrobaties spectaculaires. L’audience hurlait et se laissait gagner par la transe. On se défenestrait. Les vibrations fabuleuses de ces virtuosi étaient même capables de faire évanouir les petits oiseaux. Les entendre représentait « un plaisir trop douloureux ».

    Marianne Piketty, pourquoi avez-vous choisi d’interpréter des œuvres de Locatelli ? 

    “Il m’est apparu que la musique de Locatelli était fortement mésestimée ; elle n’a pourtant rien à envier à celle de Vivaldi ou de Corelli.
    Nous pourrions certes limiter notre approche à ses caprices, être fascinés par sa virtuosité exubérante, penser que ses contours sont gratuits voire arides…ce serait passer à côté de l’essentiel. La musique de Locatelli étant bien au-delà, de beauté pure ! Ses mouvements lents se déploient dans une juste expression qui touche l’être au plus profond ; de même qu’il est capable d’éveiller une joie, une jubilation, une truculence et un humour espiègle au travers de ses mouvements rapides…un enthousiasme haut en couleurs.
    Je peux aisément dire que la musique de Locatelli est un spectre sonore de l’âme humaine, il y dépeint chaque strate : du drame le plus intense à la tendresse la plus subtile.
    Nous avons choisi ici ses plus belles pages, celles qui mettent en relief cet univers sonore singulier, n’hésitant pas à rassembler des identités à priori diverses pour construire notre déroulé dramatique.
    Il s’agit d’une traversée au sens le plus haut, celui du tourbillon de la vie dont la pierre angulaire serait ici la Sinfonia funèbre au travers de laquelle nous cheminons, vers le silence, pour clore le voyage sous l’éclairage de l’inénarrable plainte d’Ariane.”   

    Mais Locatelli n’était pas qu’un phénomène de foire. De Rome à Venise, en passant par Mantoue, de ses tournées allemandes à la ville d’Amsterdam (où il vivra plus de 30 ans avant d’y mourir), Locatelli est au cœur du bouillon culturel qui va mener l’Europe des goûts différents aux « goûts réunis » ou « gemischter Styl ». Il est d’ailleurs amusant que ce musicien « errant », véritable ambassadeur italien en exil, termine son fameux Arte del violino par un Laberinto Armonico (« Labyrinthe harmonique ») ou son opus 6 par un concerto intitulé Il Pianto d’Arianna (« Le Pleur d’Arianne »), décrivant les larmes de cette princesse abandonnée par Thésée qu’elle venait de sauver du labyrinthe de Minos en lui offrant un long fil. 

    Entremêlée aux compositions de Locatelli, ma musique essaie d’établir une résonance avec la dramaturgie et l’intense expressivité des œuvres du grand compositeur italien. Dans ce véritable défi de proposer un dialogue avec la musique de Locatelli je me suis inspiré, d’un côté, des sentiments subtils et contrastés notamment dans Il Pianto d’Arianna, dont l’organisation formelle très singulière représente les états de l’âme ; de l’autre, de la débordante virtuosité de l’ensemble et particulièrement du violon soliste qui évoque une sorte de démesure, d’hybris. Il s’agit parfois de l’allure presque diabolique de l’écriture de Locatelli qui inspirera plus tard Paganini. 

    Comment avez-vous rencontré Alex Nante ? Et quel est le point de départ de votre collaboration artistique ?

    MP : “A l’image d’Ariane, je suis allée à la recherche d’Alex Nante. J’ai cherché un compositeur dont le langage puisse me toucher à la mesure de celui de Locatelli ; un langage qui ait la capacité d’évoquer le voyage et l’errance, porteur d’une fougue à l’image de celle de Locatelli, et celle d’incarner les résonances d’un amour tragique.” 

    L’invitation à l’errance

     

    L’élément le plus significatif de ce dialogue imaginaire est l’évocation de l’errance, présente, en partie, dans la quête de Thésée, mais surtout dans la figure d’Ariane, qui, insatisfaite et en solitude, erre sans horizon espérant le retour de Thésée. Il s’agit symboliquement du vagabondage de l’âme : dans son chagrin, elle déambule à travers des états arides et silencieux ou agitée par des doutes profonds, dans l’attente d’une vérité qui puisse la rendre libre. L’idée du vagabondage d’Ariane rapportée à l’aventure au centre du labyrinthe évoque le pèlerinage.

    La musique de Locatelli repose sur une surprenante synthèse de ses deux maîtres : Corelli et sa clarté dialectique d’un côté ; l’exubérance virtuose de Vivaldi de l’autre. Elle se teinte parfois d’une « tenue » à la française, alors de plus en plus à la mode dans les cours européennes. Car en bon Italien, Locatelli fait feu de tout bois. Il ne cesse d’explorer et n’hésite pas à se perdre dans les tonalités les plus improbables, les structures les moins symétriques, ou à tordre ses doigts bien au-delà du plaisir bourgeois. Un style « décousu » qui déconcerte souvent mais qui fait apparaître de toutes nouvelles questions.

    C’est cette idée de variété et d’errance, de perte de point de repère, qui a motivé ce projet. Le programme présente différents îlots de la musique de Locatelli, entre lesquels le compositeur Alex Nante a été invité à dériver. Un fil d’Ariane qui permet de montrer combien les différences coexistent aisément, et combien leurs confrontations, aussi paradoxales soient-elle, sont toujours un vecteur de liberté. 

    Locatelli aujourd’hui

     

    Pour construire ce dialogue j’ai essayé d’incarner dans mes œuvres des éléments mélodiques, harmoniques et des figures rhétoriques propres au style de Locatelli. D’ailleurs, les univers musicaux alternent dans une progressive métamorphose, où la distinction entre les langages devient confuse. Mais la vraie symbiose se produit dans le Lamento de la Sinfonia Funebre. Ici, à l’accompagnement du tutti ne s’ajoute pas, comme d’habitude, une improvisation du violon soliste, mais un solo que j’ai écrit développant divers matériaux musicaux de l’ensemble du périple. 

    Entre les œuvres de Locatelli et mes pièces, un nouveau fil d’Ariane est tendu qui sert de lien à l’intérieur de ce labyrinthe musical.

    L’extravagance virtuose que permettent le concerto soliste et la fantaisie pour violon seul conduisent Locatelli vers cette rhétorique typiquement vénitienne tout en clair-obscur et tout à la fois théâtrale et descriptive. Les 24 caprices de son Arte del violino en témoignent – ils inspireront directement ceux du diabolique Paganini – qui se concluent en un véritable labyrinthe tandis que son opus 6 se clôt avec le concerto grosso intitulé Arianna.

    Quelles sont les qualités de la musique d’Alex Nante ? Comment ce jeune compositeur convertit-il/actualise-t-il le geste baroque de Locatelli ?

    MP “Ce que j’aime dans la musique d’Alex Nante, c’est sa sensibilité couplée à son érudition, cette densité par laquelle il s’autorise à embrasser le monde dans sa totalité.
    Il plonge pleinement dans l’univers qu’on lui présente, sans aucune hésitation. Il se l’approprie pour mieux en explorer les contours. Il ne s’y égare pas ou alors il n’a pas peur de s’y perdre pour en ressortir enrichi, grandi et toujours plus authentique. Il vit l’aventure avec sincérité, ce qui se traduit dans son écriture.
    Travailler avec Alex Nante mais aussi avec Olivier Fourés et l’ensemble des musiciens du concert Idéal a été exceptionnellement riche. Nous nous sommes autorisés à confronter nos horizons divers ; nous n’avons tracé aucune limite mais plutôt un chemin commun à la recherche des interprétations qui nous semblaient les plus justes, les plus engagées, les plus proches de nous….ce fut un parcours joyeux.
    C’est ensemble que nous avons déroulé notre fil d’Ariane, reliant les îlots, rassemblant les fils de l’errance, du chemin multiple, de l’épreuve, celui qui tantôt nous guide et qui sait aussi nous perdre…celui qui se rompt et rassemble.”

    Celui enfin de la quête de Soi, qui donne sens et souffle aux lignes de ce labyrinthe que nous appelons : Vie.